Journées d’études des 18 et 19 avril 2008

Obscénité, pornographie et censure (19e – 20e siècles).
Les mises en scène de la sexualité et leur (dis)qualification.

L’obscénité et la pornographie ont progressivement été constituées comme objets de sciences sociales à part entière – bien qu’encore sans doute marginaux. Le regard académique ou savant s’est déplacé, d’un jugement extérieur vers des études de ces formes de production culturelle en tant que telles. Elles ne sont ainsi plus abordées exclusivement sous un angle normatif, inscrit dans une opposition binaire entre anti-censure / anti-pornographie, mais donnent lieu à des travaux visant à préciser la diversité et l’histoire de leurs caractéristiques, leurs conditions de production et de diffusion, leurs usages.

Un tel renouvellement des approches ne doit cependant pas conduire à évacuer des réflexions sur l’obscénité et la pornographie la question de la censure. Comme les éclairages historiques le montrent, l’obscénité et la pornographie renvoient en effet non à une essence de certaines formes de mise en scène de la sexualité mais à la qualification (morale, religieuse, juridique, littéraire…) qui en est faite par les acteurs sociaux d’une époque, d’un pays. L’enjeu de cette qualification est le plus souvent d’établir le bien fondé de leur libre circulation ou au contraire la nécessité de l’encadrement de leur production et de leur diffusion. La censure, sous ses différentes formes, est donc un des critères mêmes de définition de la pornographie et de l’obscénité.


Ces journées d’études se sont attachées à ces processus de qualification, à leurs logiques et à leurs évolutions, depuis le XIXe siècle jusqu’à la période contemporaine. Interroger ces processus revient à réfléchir à l’articulation entre les normes relatives à la sexualité et à son expression, les représentations de la sexualité et les pratiques sexuelles, supposées ou réelles.

Comment sont produites ces (dis)qualifications ? Ces classements sont le fruit de mobilisations et de luttes dont il importe de saisir les enjeux et les acteurs. Qui se mobilise pour qualifier un livre ou un film d’obscène, pour dénoncer les méfaits de la pornographie ? Et de quelles manières ? Inversement, quels sont les groupes ou les catégories qui vont contester la pertinence de ces catégories, de leur application ou des modalités de leur mise en œuvre ? Les entrepreneurs de cause en la matière sont nombreux et porteurs de revendications et de positions souvent diverses (ligues de moralité, experts de sciences sociales et médicales, acteurs politiques, mouvements féministes, producteurs et diffuseurs –notamment les éditeurs). La diversité de ces acteurs donne à voir la pluralité des enjeux qui s’attachent à la pornographie et l’obscénité : outre celles de la sexualité et de la morale, d’autres frontières se jouent ici (culturelles, scientifiques, politiques…). C’est dans ces mobilisations et leurs confrontations que les (dis)qualifications émergent et s’imposent et que les limites se dessinent entre le « condamnable » et le « tolérable », entre la « pornographie » et « l’érotisme », entre le « mauvais goût » et le « bon goût ».

Quelles sont les justifications données à ces (dis)qualifications ? Des contenus ont ainsi pu être condamnés en raison de leur simple existence (blasphème, débauche) mais aussi au nom de leurs effets sur le public et la société (atteintes aux bonnes mœurs, démoralisation). La question, classique, des effets de la pornographie peut ici être revisitée de manière féconde. Il ne s’agirait pas ici d’évaluer la réalité de ces effets mais d’étudier la place que la croyance en leur existence a occupée et occupe dans les mobilisations et les débats sur le contrôle des mises en scène de la sexualité.

Quels sont les dispositifs qui les incarnent ? Selon les contextes et les objets considérés, le contrôle des produits obscènes ou pornographiques peut prendre des formes très variées : simples dénonciations rhétoriques, dispositifs législatifs, « listes noires », publications de prescription / proscription, « enfers », etc. Le choix de ces formes et les modalités de leur mise en œuvre sont donc à préciser.

Quel est l’impact de ces censures ? Le contrôle exercé peut se traduire de diverses manières : disparition ou adaptation des contenus, contournement et jeu sur les registres (par exemple, les publications revendiquant une démarche médicale ou historique, sociologique), appropriation des étiquettes et retournement des stigmates (le label X comme argument commercial). Cette question est alors aussi une façon de réintroduire des considérations sur les contenus pornographiques dans l’analyse : les mises en scène de la sexualité sont aussi le produit des contrôles exercés sur elles.

Les processus et catégories discutés ici sont historiques. Leur compréhension passe aussi par la mise en évidence de leurs évolutions. Les catégories de pornographie et d’obscénité ont ainsi connu des glissements sémantiques (élargissements et déplacements), qui ne témoignent sans doute pas uniquement des évolutions technologiques. Des transformations macro-sociologiques ont contribué à banaliser et généraliser certaines formes de mise en scène de la sexualité. Les importations et réappropriations d’imageries considérées comme pornographiques sont nombreuses (publicité, art contemporain, cinéma d’auteur). Quelles en sont les implications sur ces catégories et sur les dispositifs de contrôle qu’elles fondent ? Ces évolutions seront étudiées sur la période allant du XIXe siècle à nos jours. Ces mises en perspectives historiques doivent être complétées par d’autres approches comparatistes. Des contributions ont donc porté sur des comparaisons entre situations nationales ou entre supports médiatiques.

Ces journées pluridisciplinaires ont été précédé d’une rétrospective à la Cinémathèque Royale (« Sexplicit », présentée par Muriel Andrin, ULB).

Elles ont rassemblé :

Introduction

Valérie André (ULB) La littérature comme prolégomènes

Session 1 – Définitions et usages

Gabrielle Houbre (Paris VII)
L’obscénité du sexe : ce qu’en dit un registre de la police des mœurs sous le Second Empire

Stéphane Mazurier
Hara-Kiri et Charlie-Hebdo, des journaux pornographiques ?

Benjamin Guichard (Paris I)
« Parnografia » : acclimatation et transformation de la notion de pornographie dans la censure et le vocabulaire politique russes du 20e siècle

Baptiste Coulmont (Paris VIII)
Les objets de l’outrage

Session 2 – Disqualifications et légitimations

Thomas Hochmann (Paris I)
Obscénité, morale et droit

Jean-Paul Campillo (Montpellier et Avignon)
L’enquête du journal Nuestro Tiempo sur les romans érotiques (1911) et la peur d’un effondrement de la société

Laurent Gaissad (FRNS-FRFC – ULB)
« No Kpote = No tabou » : une morale pornographique, épidémie oblige

Adrien Minard (EHESS Paris)
La syphilis est-elle obscène ? Les Avariés d’Eugène Brieux et la censure théâtrale (1901-1905)

Natacha Vellut (CNRS, Paris)
Des écrits féminins pour illustrer la contradiction du féminisme sur la pornographie

Session 3 – De la censure au contenu

Sylvie Perault (Paris VIII et ENSATT Lyon)
Montrer et voir la nudité du corps féminin sur scène : le cas des music-halls parisiens

Patrick Bruneteaux (Paris I) et Véronique Rochais (EHESS)
La mise en scène de la sexualité masculine dans le carnaval martiniquais : entre inversion sexuelle et obscénité conformiste

Claire Lahuerta (Université de Metz)
La censure comme œuvre

Mathieu Trachmann (EHESS)
Une censure économique ? La constitution du marché pornographique français

Juan Jiménez Salcedo (U. Pablo de Olavide)
Déconstruction du genre et justification de la pornographie dans la théorie queer

Session 4 – Mises en scène de la sexualité et culture

Denis Saint-Amand (Université de Liège)
Une réception chahutée : le Sonnet du trou du cul de Rimbaud et Verlaine

Pascal Manuel Heu (Paris I)
L’indistinction comme distinction – La qualification comme disqualification : le porno, genre cinématographique par excellence

Sonny Perseil (Paris I)
Le cadrage de la prostitution : le cas de la pornographie

Jean-Matthieu Méon (Université de Metz)
Illégitimité culturelle et censure de la pornographie

Conclusions :


Michel Bozon (INED)

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